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Pierres précieuses de couleur au Brésil

Les difficultés de la filière brésilienne face à la nouvelle organisation mondiale du négoce des pierres de couleur.

par Aurélien REYS - Université Paris-Diderot Sorbonne Paris Cité 75205 Paris
Article paru dans la revue franco-brésilienne de géographie CONFINS-  numéro 16 - 2012

Les filières des pierres de couleur, à l'image de la plupart des ressources naturelles exploitées, ont longtemps représenté un négoce hiérarchisé largement dominé par les principales puissances occidentales mais dont l'organisation serait à présent en pleine restructuration notamment sous l'influence croissante d'acteurs originaires d'Asie. La nouvelle division des tâches et la multipolarisation du commerce ne profiteraient toutefois pas à la majorité des pays extracteurs qui connaitraient toujours d'importantes difficultés à jouer un rôle autre que celui strictement en lien avec les activités d'extraction. Le Brésil, considéré comme l'une des plus grandes réserves de pierres de couleur au monde, n'aurait semble-t-il pas réussi à tirer profit de cette réorganisation du commerce. En effet, bien qu'il réussisse à l'inverse de nombreux autres pays extracteurs à tailler une partie des pierres extraites, les gemmes à l'état brut continuent de constituer une grande part de ses exportations. Cette situation se traduirait depuis quelques années par une stagnation de ses bénéfices, d'autant plus que les acteurs locaux doivent désormais faire face à de nouvelles sources de concurrence, en provenance d'Afrique de l'est pour les activités d'extraction et de Chine pour celles de taille et de commerce. Néanmoins, l’élévation du niveau de vie des populations à l’échelle mondiale permet d’envisager à long terme une croissance positive de ce type de négoce. La cartographie mondiale du commerce des gemmes est dès lors certainement loin d'être aboutie, laissant encore une certaine marge de manœuvre pour des pays comme le Brésil, ce dernier pouvant de plus compter sur une classe moyenne nationale en pleine croissance qui pourrait à terme constituer une nouvelle source de demande.

Introduction

Le Brésil, et plus particulièrement la partie orientale de l'État du Minas Gerais, peut être considéré comme l'une des plus grandes réserves de pierres de couleur au monde (Delaney, 1996). On y trouve entre autres des émeraudes, des aigues-marines, des tourmalines, des topazes, une grande diversité de quartz dont des améthystes et des agates, mais aussi, certes en quantité moindre, des alexandrites ainsi qu'une très grande variété d'autres minéraux de qualité gemme (Cornejo & Bartorelli, 2010). L'ancienneté de l'exploitation de ce type de minerais, qui s'est progressivement mise en place au cours du XXe siècle au fil de la découverte de nouveaux gisements, a permis par endroits une certaine structuration de sa chaîne de production ainsi que l'émergence d'activités comme la taille ou le commerce des pierres (Castañeda, Addad & Liccardo, 2001 ; Cornejo & Bartorelli, 2010).

Toutefois, et ce bien que le Brésil ait renoué avec une forte croissance économique portée notamment par le commerce des matières premières, nombre d'acteurs locaux impliqués dans l'exploitation de ces minerais précieux soutiendraient que la filière brésilienne rencontrerait depuis plusieurs années de sérieuses difficultés (IBGM, 2005 ; Reys, 2009). La plupart des causes généralement invoquées sur le terrain pour expliquer cette situation, tels que le renforcement de la lutte des autorités publiques contre les activités illégales ou encore le tarissement du nombre de candidats à l’exploitation artisanale des gemmes, sont le probable reflet d'une société connaissant une croissance socio-économique favorable (Canavesio, 2011). Ce ne sont cependant pas les seules raisons et, étant un secteur fortement dépendant des exportations, il est dès lors par hypothèse fort probable qu'une part notable de ces complications soit aussi directement liée à de récentes transformations du commerce mondial des pierres de couleur.

L'objectif de cet article est de présenter les formes prises par les filières brésilienne et mondiale des pierres de couleur afin de comprendre de quelles manières elles interagissent entre elles et d'analyser dans quelles mesures les récentes difficultés de la filière nationale étudiée peuvent être causées par des facteurs exogènes directement liés aux évolutions du commerce mondial des gemmes. Pour apporter des réponses à ces interrogations, des approches géographique et sectorielle sont conjointement menées. Elles visent tout d'abord à examiner si les formes géographiques prises par ce type de commerce s'inscrivent dans les évolutions d'une hiérarchie économique du monde caractérisée par la multipolarisation des flux et l'émergence de nouveaux acteurs ( Castells, 1998 ; Chaléart, 2011). Parallèlement, il s'agira d'observer si cette organisation ne cache pas en réalité des échanges de nature différente et qui sont à la source d'asymétries révélant à l'inverse une organisation sectorielle fortement hiérarchisée au sein de laquelle, tel qu'il est généralement présenté dans les schémas classiques de l'exploitation des ressources naturelles, les pays spécialisés dans les activités extractives n'en tirent pas forcément les bénéfices les plus significatifs (Sachs & Warner, 1999 ; 2001 ; Collier, 2004). Il sera aussi question d'éclaircir la façon dont l'acteur brésilien s'inscrit dans les modèles proposés.

Cette analyse s'appuiera sur un socle de données provenant principalement de l'ensemble n°7103 de la classification de l'Harmonized System qui appartient à une base mise en ligne par les Nations Unies référençant les échanges commerciaux internationaux de produits standardisés (UNComTrade). Bien qu'étant la base de données disponible la plus complète sur la thématique abordée, il est néanmoins important de souligner que ces chiffres n'offrent qu'une approximation des échanges réalisés puisqu'une part non négligeable de ces pierres passe par des circuits parallèles et donc de nombreux chiffres peuvent être sous-estimés. Néanmoins ces données permettent d'obtenir un aperçu satisfaisant des principales origines et destinations des flux, ainsi que des volumes échangés. Ce travail statistique est de plus complété par une large revue bibliographique des travaux publiés sur le sujet : ouvrages et articles spécifiques, mais aussi rapports rédigés par des organismes publics et privés. Il s'appuie également sur des visites de terrain réalisées dans les environs des zones extractives du nord-est de l'État du Minas entre les mois de février 2009 et juillet 2012 qui m'ont permis de développer une meilleure compréhension des tenants et aboutissants de l'ensemble des activités, formelles et informelles, participant à la filière.

1. La filière brésilienne des pierres de couleur

1.1 Une filière constituée d'une mosaïque de zones productives peu intégrées

Les filières des pierres de couleur regroupent l'ensemble des activités d'extraction, de transformation et de commercialisation de pierres considérées comme fines (aigue-marine, topaze, tourmaline, péridot, opale, améthyste...) ou précieuses (rubis, saphir, émeraude), à l'exception du diamant dont les logiques, principalement pour des raisons historiques et économiques, diffèrent profondément de celles que connaissent les autres pierres (Brunet, 2003 ; Canavesio, 2009). Bien que leur répartition soit relativement dispersée à travers le monde, de par la quantité et diversité des gisements qui s'y localisent, le Brésil peut sans aucun doute être donc considéré comme l'un des lieux d'extraction les plus remarquables. La majeure partie de ces gisements exploités est concentrée dans le nord-est de l'État du Minas Gerais qui constitue un espace d'où proviennent environ les deux tiers des pierres extraites dans le pays. Si cet État n'est à l'origine que de la moitié des exportations directes réalisées par l'industrie nationale des gemmes (53,3% des revenus engendrés par l'exportation de pierres de couleur brutes et 49,3 % des pierres taillées en 2006 selon l'IBGM), c'est qu'une partie de ces pierres est envoyée au préalable à São Paulo ou à Rio de Janeiro, parfois pour y être taillées, avant d'être expédiées à l'étranger. Avec respectivement 11,1% et 9,3% du total national des exportations des gemmes de couleur, ces deux États se présentent dès lors comme de vrais intermédiaires et ce malgré l'absence de gisements significatifs dans leurs sous-sols.

D'importants minerais d'améthyste, d'agate et de quartz sont également localisés dans l'extrême sud du pays (Departamento Nacional de Produção Mineral, 1998) et forment, avec ceux localisés en Uruguay, la principale réserve de gisements de ce type au monde. Même si ces gemmes sont vendues à des prix peu élevés (DNPM / IBGM, 2001), leur abondance permet de représenter une source de revenus relativement importante pour les localités participant à leur extraction. Des mines d'émeraude sont aussi exploitées dans les États du Goias et de Bahia, l'État nordestin extrayant également d'importantes quantités et variétés de quartz, et de nombreux gisements de pierres fines sont mis en valeur dans l'extrême nord-est du pays dont des tourmalines de grande valeur ainsi que quelques opales (Delaney, 1996 ; Cornejo & Bartorelli, 2010). Si certains gisements difficilement accessibles et plus rentables peuvent parfois être exploités de manière semi-industrielle, le garimpagem – exploitation minière réalisée de manière informelle et artisanale – constitue toujours une part significative, quoiqu'en décroissance, des formes d'extraction et participe à maintenir une part importante de la filière dans le secteur informel.

Bien que certains centres de taille et de commerce soient localisés dans les plus grandes agglomérations du pays, à São Paulo et Rio de Janeiro, mais aussi à Belo Horizonte (Nadur, 2009), les villes de taille moyenne situées à proximité des grandes zones d'extraction continuent de tirer avantage de leur localisation géographique et se présentent toujours comme les principaux pôles de la filière nationale. Avec 114 centres de taille et environ 250 centres de commerce enregistrés (PORMIN / Ministério de Minas et Energia, 2008), Teófilo Otoni se plaît même à se présenter comme la capitale mondiale des pierres précieuses, un titre officieux également convoité un temps par la ville voisine Governador Valadares qui compte néanmoins près de deux fois moins d'unités de production que sa concurrente et ce malgré un poids démographique deux fois plus conséquent (260 000 habitants). Deux des trois foires internationales des pierres précieuses les plus importantes du pays s'y tiennent annuellement, la troisième étant organisée à Soledade, petite ville d'à peine 30 000 habitants de l'État du Rio Grande do Sul, qui compte également une cinquantaine de centres de taille et de commerce (PORMIN / Ministério de Minas et Energia, 2008). La plupart de ces centres lapidaires sont peu industrialisés, rassemblent tout au plus quelques individus, et entretiennent des relations étroites avec les commerçants et les courtiers dont leurs activités dépendent grandement.


Carte 1 – Une géographie d'une filière brésilienne des pierres de couleur

Sources : CPRM / Geologia, Tectônica e Recursos Minerais do Brasil (2001)et PORMIN / Ministério de Minas et Energia (2008).

D'autres agglomérations urbaines de petite taille localisées à proximité de lieux d'extraction – tels Ouro Preto et Curvelo (Minas Gerais), Ametista do Sul (État du Rio Grande do Sul), Campo Formos, Brejinho das Ametista et Novo Horizonte (Bahia), Caldas Novas et Cristalina (Goiás), ou encore Dom Pedro II (Piauí) – jouent également un rôle non négligeable dans une filière nationale qui fonctionne toutefois comme un système de production peu intégré. La filière se présente en effet comme une mosaïque de petites zones productives peu organisées et de lieux d'extraction fonctionnant comme des enclaves, et dont les flux sont dominés par des exportations directes vers l'étranger. La diversité des pierres extraites, l'éloignement entre toutes les différentes zones de production et la faible ascendance des autorités compliquent la coordination des activités à plus grande échelle. La mise en œuvre de stratégies individuelles et prédatrices s'en trouve dès lors favorisée et est à l'origine de l'émergence de petits groupes d'intérêt qui exercent leur influence localement et la maintiennent par des moyens parfois illicites. Ce manque d'emprise des institutions est identifié comme un des principaux problèmes pour le développement de la filière par les acteurs concernés (IBGM, 2005) et serait un phénomène plus généralement observable dans les espaces connaissant des situations socio-économiques difficiles (North, 1990 ; Sachs & Warner, 1999 ; Collier, 2004). Ce modèle présentant une filière géographiquement peu intégrée doit cependant être relativisé. Les échanges entre les différents espaces productifs sont loin d'être inexistants et c'est ainsi qu'il est par exemple taillé à Teófilo Otoni et Governador Valadares des pierres en provenance de tout le pays.

1.2 Des exportations dominées par les pierres non transformées

Le Brésil a exporté en 2010 un total de 104 378 519 millions US$ de pierres de couleur avec près d'un tiers de ces revenus résultant d'exportations de pierres à l'état brut soit, d'après les informations de l'UNComTrade, le volume le plus important d'exportation de pierres non taillées au monde. Les revenus en provenance des exportations de pierres taillées restent cependant dominants pour les échanges commerciaux réalisés avec ses partenaires européens et nord-américains, les États-Unis important même plus de la moitié des émeraudes taillées par le Brésil (57,4%). Les importations existent mais restent faibles : elles s'élevaient à peine à un peu plus de deux millions de dollars (soit seulement l'équivalent de 2% des exportations), principalement en provenance d'Uruguay ou résultant de timides échanges avec ses principaux partenaires à l'exportation.

Même si les exportations brésiliennes ont légèrement progressé durant la dernière décennie (+ 13%), ce résultat reste bien inférieur à la croissance des exportations réalisées à l'échelle mondiale qui ont plus que doublé durant la même période. Les échanges à destination de la Chine, dont la présence à proximité des lieux d'extraction est de plus en plus visible et suscite une inquiétude croissante de la part des petits acteurs de la filière brésilienne, ont été multipliées par treize et celles vers l'Inde par quatre. Les exportations à destination de l'Europe ont à l'inverse diminué, à l'exception notoire de l'Allemagne qui constitue un partenaire un peu particulier pour le Brésil. Des liens privilégiés se sont effectivement tissés entre les deux nations suite à l'immigration en seconde partie du XIXe siècle dans le sud du pays de citoyens allemands originaires des environs de la ville d'Idar-Oberstein (Departamento Nacional de Produção Mineral, 1998 ; Cornejo & Bartorelli, 2010), ancien grand centre d'extraction d'améthystes et d'agates aux gisements épuisés, reconverti aujourd'hui en l'un des principaux centres de taille et de commerce de pierres du continent européen.

Carte 2 - Les exportations brésiliennes de pierres de couleur dans le monde en 2010- Source : UNComTrade (2012).

Durant les dix dernières années, la part des pierres exportées à l'état brut est restée stable et a toujours représenté environ 30% du total des revenus des exportations. Le Brésil n'est donc que partiellement impliqué dans des activités de taille, ce qui constitue un certain manque à gagner. Si on part du principe qu'une pierre brute sera revendue en moyenne cinq fois plus chère une fois taillée (Reys, 2009), le manque de revenus lié à l'exportation des pierres brutes doit avoisiner annuellement 125 millions US$, soit plus que le total de ceux liés aux exportations des gemmes de couleur réalisées aujourd'hui. Dans les faits, si le Brésil refusait de vendre une part importante de ses pierres à l'état brut, probablement que nombre de ses partenaires se détourneraient alors de son marché pour privilégier un peu plus les importations en provenance d'Afrique de l'est. Toutefois, selon le président de L' Instituto Brasileiro dos Gemas e Metais Preciosos, Hécliton Santini Henriques (SEBRAE, 2006), il serait possible de tailler au Brésil jusqu'à 80% des pierres extraites dans le pays, ce qui représenterait un bénéfice supplémentaire théorique de plus de 60 millions US$.
 
Pour terminer voici une carte dynamique vous permettant de visualiser les gisements actuels des principales pierres précieuses dans le monde. Cette carte fonctionne sous Flash Player et a été réalisée par Aurélien Reys.